Restauration intérieure de l’église Saint-Loup-de-Troyes : redonner sa lisibilité à un palimpseste.

Peintures murales restaurées (décembre 2024). À gauche, la voûte du collatéral sud de la première travée après restauration (datation : XVIe) ; à droite, détail des anges annonciateurs sur la scène du Jugement dernier présent sur les quatre voutains. Réintégration picturale du décor de fausse coupe de pierre ocre jaune sur les nervures. © Laurence Melsens.
Peintures murales restaurées (décembre 2024). À gauche, la voûte du collatéral sud de la première travée après restauration (datation : XVIe) ; à droite, détail des anges annonciateurs sur la scène du Jugement dernier présent sur les quatre voutains. Réintégration picturale du décor de fausse coupe de pierre ocre jaune sur les nervures. © Laurence Melsens.

Lorsque j’ai découvert l’église Saint-Loup-de-Troyes de Marey-sur-Tille, à l’hiver 2023, j’ai été saisie par la force de son architecture gothique et, simultanément, par l’état de fatigue de ses intérieurs. L’édifice adopte un plan basilical à trois nefs, un chœur à chevet plat et une succession de chapelles latérales. Sa nef centrale —haute de plus de dix mètres sous voûte d’ogives— est scandée par de grandes arcades en arc brisé reposant sur de puissants piliers couronnés de chapiteaux sculptés. Fondé au XIIIe siècle et inscrit au titre des Monuments historiques depuis 1927, il avait été abondamment remanié aux XVe, XVIIIe et XIXe siècles. Il présentait un décor d’une richesse rare —peintures médiévales, litres funéraires, faux-appareillages, blasons— mais profondément dissimulé ou altéré par des interventions successives.

La voûte du collateral sud de la première travée avant travaux, datée du XVIe siècle. © Laurence Melsens.

Je me trouvais face à un palimpseste complexe, où chaque strate, du Moyen Âge aux années 1940–1980, affleurait sans jamais pleinement se révéler. L’église évoquait autant son histoire que les négligences dont elle avait parfois souffert : joints cimentés, enduits hétérogènes, traces d’humidité, badigeons rosés du XIXe siècle, dépôts verts et noirs liés aux infiltrations. Sous ces altérations, pourtant, se laissait deviner un potentiel remarquable.

Les marques du temps sur le décor intérieur de l’église avant les travaux de restauration (vue du collatéral sud, depuis la deuxième travée). © Laurence Melsens.
Vue du collatéral sud avant restauration ; forte présence d’algues vertes dues à l’humidité ambiante et aux nombreuses infiltrations d’eau. © Laurence Melsens

Comprendre avant d’agir

L’étude préalable a confirmé un état sanitaire préoccupant : sels hygroscopiques, décohésion des supports, fissurations, cloques d’enduits, lacunes structurelles, repeints recouvrant parfois des décors médiévaux.

Des sondages complémentaires ont affiné la connaissance des peintures murales : scènes gothiques et renaissances, anges, cavaliers, fragments d’un Jugement dernier, litres funéraires, motifs floraux, superpositions successives d’époques différentes. Certains décors, restaurés en 1960, avaient été fragilisés par des campagnes antérieures, notamment celles de 1946-47.

Mon intention, dès le départ, était claire : ne rien figer, ne rien réinventer, mais révéler ce qui subsistait, stabiliser ce qui menaçait de disparaître et rétablir la lisibilité historique du lieu sans restitution hypothétique.

Avant les travaux (janvier 2023). © Laurence Melsens.

Une restauration guidée par la sobriété et la lisibilité

La restauration, conduite entre 2023 et 2025, s’est appuyée sur des principes simples : respect de la matérialité, compatibilité des matériaux, réversibilité, lisibilité des interventions.

Décors peints et enduits

Entreprises :
ARCAMS : atelier de restauration et conservation d’art mural et sculptures polychromes, 71400 Autun
RADP, 21500 Fain-les-Montbards
EJE, 39100 Dole
BT Menuiserie, 21000 Dijon
De l’Or à la Lumière - 25290 Ornans

La restauration des peintures murales, confiée à l’atelier Arcams, a constitué un travail patient et minutieux :
– dégagement sélectif des repeints,
– nettoyage ciblé,
– refixage et consolidation,
– comblements ponctuels,
– réintégration picturale respectueuse, jamais illusionniste,
– harmonisation des faux-appareillages et patines.

Les enduits, très hétérogènes, ont été repris selon leur état : conservation maximale, révision localisée ou réfection traditionnelle à la chaux lorsque les dégradations l’exigeaient.

Maçonneries, sols, menuiseries et mobilier

Les maçonneries ont fait l’objet d’un nettoyage adapté, d’une révision fine des joints et d’un badigeon général à la chaux teintée aux terres naturelles, permettant d’unifier sans effacer les traces du temps.

Les sols en dalles de pierre ont été repris par rejointoiement à la chaux et remplacement ponctuel des éléments altérés.

Le mobilier —bancs, chaire, confessionnal, statues, objets liturgiques— a été restauré avec le souci de conserver au maximum la matière ancienne. Certaines statues classées, mises à l’écart ou déplacées, ont retrouvé un emplacement cohérent et une visibilité nouvelle.

Les strates de l’histoire sur le décor restauré : au premier plan, les pilier nord-est et sud-ouest de la première travée. Motif de quintefeuilles (XIIIe–XVe) sous un faux appareil plus tardif (XVIe). Vestiges de litre funéraire historié (vue depuis la nef vers les collatéraux sud et nord). © Laurence Melsens.

La lumière comme outil de lecture

J’ai souhaité que l’éclairage devienne l’un des vecteurs de compréhension du lieu. Avec l’entreprise en charge de la mise en lumière, nous avons conçu un dispositif doux, non intrusif, permettant de révéler les volumes, les chapiteaux, les voûtes, les couches picturales sans altérer la polychromie. Grace à une programmation assistée par l’IA, la lumière accompagne désormais la découverte de l’édifice redonnant continuité et profondeur à l’ensemble.

Redécouvrir l’église : une architecture rendue à son histoire

Au terme des travaux, en décembre 2024, l’église a retrouvé une cohérence que le temps et les interventions successives avaient brouillée. Les décors, parfois très lacunaires, sont désormais lisibles. Les volumes ont été restitués dans leur sobriété initiale. La diversité des strates historiques, loin d’être gommée, est désormais assumée et compréhensible.

L’inauguration du 24 mai 2025 a été un moment fort : le village —croyants ou non— s’est rassemblé pour célébrer un patrimoine redevenu vivant. Voir les habitants redécouvrir cette architecture, s’émouvoir devant les fragments peints, reconnaître l’identité retrouvée de leur église, fut l’une des plus grandes récompenses de ce chantier.

À gauche, la voûte du collatéral sud de la première travée pendant les travaux (datation : XVIe) ; au centre, détail des anges annonciateurs avant restauration (voûte du collatéral sud) ; à droite, détail de l’ange de l’élévation sud du collatéral sud de la première travée après restauration. © Laurence Melsens.

Une reconnaissance partagée

Recevoir le prix « Second Œuvre » 2025 de Sites & Monuments à l’unanimité du jury, pour cette restauration est une immense joie. Ce qui me touche surtout, c’est la compréhension profonde que le jury a eue de ma démarche.

Les membres du jury ont salué « la qualité et la sensibilité de la restauration, qui met en valeur des décors d’époques différentes tout en en conservant la lisibilité historique, sans restitutions hypothétiques ».

Cette distinction honore autant le travail des entreprises que l’engagement de la commune de Marey-sur-Tille, qui a porté ce projet avec courage et constance.

Pour ma part, ce chantier représente ce qui m’interpelle le plus profondément dans mon métier : permettre à un édifice ancien de dialoguer de nouveau avec le présent, et offrir à un village un lieu qui rassemble, qui raconte, qui transmet. Restaurer Saint-Loup-de-Troyes, c’était restaurer un morceau de mémoire — celle d’une communauté, d’un lieu, d’une histoire longue et patiente.